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 Article du 04-Mar-2003 par Karine PIGANEAU

Philippe Douste-Blazy : « Les revendications des spécialistes sont légitimes »

Le secrétaire général de l'UMP, qui pilote en personne la cellule santé dont son parti vient de se doter, accorde son soutien plein et entier aux spécialistes libéraux en colère et fustige l'attitude « réactionnaire » des caisses face à leurs exigences tarifaires. Le nouveau monsieur Santé de l'Union pour un mouvement populaire fait le tour des dossiers sensibles. La RTT des médecins hospitaliers ? Il est contre et demande aux pouvoirs publics d'« arrêter la démagogie » à ce sujet. Quant à la réforme annoncée de la Sécurité sociale, elle passe, c'est sûr, par une « responsabilisation » accrue des assurés.

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« Beaucoup de promesses sont faites pendant les élections et peu sont tenues »(Photo S Toubon/"le Quotidien")

LE QUOTIDIEN
Vous dirigez le groupe de travail chargé de la santé au sein de l'UMP, comment concevez-vous votre rôle ?

PHILIPPE DOUSTE-BLAZY

Précisément, ce groupe est une filière professionnelle créée au sein de l'UMP et baptisée « UMP-Santé ». Si nous avons souhaité installer cette structure, c'est qu'il nous paraissait évident que le thème de la santé en général - de la santé publique en particulier -, celui des rapports entre les professionnels de santé et le pouvoir politique, allaient être de plus en plus importants dans les années à venir. Il y a eu trop de non-dits, trop d'incompréhension sur ces sujets, quelles que soient les couleurs politiques. Nous ne pouvons pas aujourd'hui ne pas jouer la transparence sur les objectifs, sur les défis dans le domaine de la santé.

Allez-vous entretenir des contacts réguliers avec les professionnels, jouer un rôle d'aiguillon pour le gouvernement ?

UMP-Santé va travailler en étroite collaboration avec tous les parlementaires, et surtout avec les députés qui travaillent dans les groupes santé constitués au sein de l'Assemblée nationale (santé et environnement, médicament...). Mais avant tout, cette filière doit être un lieu qui permet aux professionnels de santé de s'exprimer sur ce qu'ils attendent du plus grand parti de la majorité. Les Français s'intéressent à la politique, pas à leurs partis politiques. Pourquoi ? Parce que ces derniers ne les écoutent pas suffisamment. Résultat : beaucoup de promesses sont faites pendant les élections et peu sont tenues. Il est nécessaire aujourd'hui que le climat de confiance revienne. Pour cela, je dis aux professionnels de santé : donnez-nous votre avis, participez à UMP-Santé, même si vous n'êtes pas membres de l'UMP. Nous aurons trois fonctions - qui sont d'ailleurs, à une autre échelle, celles de l'UMP : soutenir l'action du gouvernement, tirer le signal d'alarme si nous ressentons des tensions à partir de l'écoute des professionnels de santé, préparer l'avenir en faisant des propositions.

Quel regard portez-vous sur la crise que traversent actuellement les spécialistes libéraux ? Surenchère ou revendications légitimes ?

Il n'existe pas de confiance, s'il n'y a pas de reconnaissance du travail de qualité effectué par les médecins spécialistes libéraux, médecins auxquels les Français sont très attachés. En 1994, j'avais revalorisé les actes et c'est vrai que ceux-ci, dans certaines disciplines, ont enregistré depuis une baisse de leur valeur avec les lettres clés flottantes de Martine Aubry. Aujourd'hui, je sais le gouvernement attentif aux revendications légitimes des spécialistes.

Pensez-vous en particulier que le gouvernement devrait intervenir pour mettre fin à la pratique des dépassements tarifaires sauvages ?

La solution passe par une signature conventionnelle la plus rapide possible. Je souligne que la convention aurait dû être signée à la fin du mois de décembre 2002 et, en tant que citoyen et en tant qu'usager, je demande aux caisses d'assurance-maladie de ne pas laisser traîner les choses en l'état. Il y a aujourd'hui indiscutablement une attitude réactionnaire qui est due à un climat conflictuel. Pour répondre à votre question, comme vous le savez, le gouvernement n'a aucun pouvoir sur les partenaires conventionnels.

Les médecins hospitaliers et le ministre ont du mal à s'entendre à propos de la RTT. Faute de moyen - surtout humains -, y a-t-il une solution à ce dossier ?

Deux choses me posent problème dans cette affaire. La directive européenne d'abord - et je réagis ici comme président du conseil d'administration de l'hôpital de Toulouse. Aujourd'hui, appliquer cette directive (qui intègre la garde dans un temps de travail limité à 48 heures hebdomadaires, NDLR), cela veut dire créer à l'hôpital public français, pour la première fois de son histoire, des listes d'attente pour la chirurgie programmée ! C'est un comble ! Dieu sait si je crois à l'Europe politique ; mais avant d'appliquer de telles directives, il me paraîtrait nécessaire que les parlements nationaux soient plus intimement liés à la décision.
Deuxièmement, les 35 heures. Autant il me paraît difficile d'empêcher les agents de la fonction publique hospitalière de demander les 35 heures dans la mesure où celles-ci s'appliquent au secteur privé, autant je reste persuadé qu'un cardiologue hospitalier ne peut absolument pas travailler 35 heures. Ce n'est bon ni pour lui ni pour ses malades. C'est dangereux pour l'hôpital, c'est néfaste pour l'idée que je me fais de la mission du service public hospitalier. C'est même mettre en péril l'extraordinaire et excellent niveau acquis par l'institution depuis 1958. Alors, arrêtons la démagogie. Par ailleurs, il faut bien dire que, si on devait malgré tout mettre en place la réduction du temps de travail pour les médecins hospitaliers de manière aussi drastique que certains le réclament, il faudrait recruter 10 000 nouveaux médecins. En dehors même du problème budgétaire, c'est impossible puisque ces 10 000 médecins n'existent pas. Enfin, même si je sais combien de collègues étrangers sont remarquables, je trouve anormal que certains d'entre eux, rencontrés aux urgences de nombreux hôpitaux de ville de moins de 40 000 habitants, ne parlent pas notre langue. Ce n'est pas digne de l'accueil que nous devons à nos malades.

Le dérapage des dépenses d'assurance-maladie paraît inévitable en 2003, étant donné les prévisions de croissance. Pourtant, l'ONDAM (objectif national des dépenses d'assurance-maladie) avait été présenté comme « réaliste » lors de sa définition à l'automne. Comment enrayer cette hémorragie financière ?

L'évolution des dépenses d'assurance-maladie semble tendre vers les 7 %. Cela correspond à la poursuite des augmentations annuelles antérieures. L'ONDAM « réaliste » de 5,3 % présenté par Jean-François Mattei était donc à mi-chemin entre un ONDAM irréaliste de 3 % et la réalité, qui tourne autour de 7 %. Il est évident que les économies induites par le recours aux génériques, par l'optimisation des dépenses à travers la mise en place de la formation, de l'évaluation, des réseaux, de la tarification à l'activité ne pourront porter leurs fruits qu'à moyen et long termes. On sait de plus que les recettes de la Sécurité sociale ne seront pas à la hauteur.
Je me souviens avoir mis en place, en 1994, avec Claude Maffioli, alors président de la CSMF (Confédération des syndicats médicaux français, NDLR) la régulation médicalisée des dépenses d'assurance-maladie. La seule solution est de parler le même langage. Il ne peut y avoir, d'un côté, un langage corporatiste et, de l'autre, un langage comptable. C'est aussi grave pour les professionnels de santé que pour les responsables politiques. Donc, il n'y a pas d'autre choix que de parler du malade. Nous ne pourrons nous entendre que sur ce dénominateur commun. Les conférences de consensus, les études épidémiologiques, descriptives, analytiques... mises à disposition par la recherche clinique internationale permettent, j'en suis persuadé, d'avancer dans ce sens. Encore faut-il qu'il y ait une volonté et que nous assumions cela ensemble. Je reste enfin persuadé que l'évaluation de l'hôpital public est nécessaire. Son niveau de technicité est remarquable mais si nous voulons le sauver, il est important de continuer la politique d'accréditation que j'avais lancée avec Mme Veil en 1994. J'ajoute que l'ONDAM, sensiblement augmenté par rapport aux années précédentes, ne pourra être réaliste - et donc respecté - que lorsqu'il sera élaboré à partir des besoins de la population, ce qui suppose une évaluation de ces besoins, en particulier au niveau régional, qui n'est pas encore faite.

Certains, y compris à l'UMP, présentent comme inévitable une hausse de la CSG. Est-ce votre opinion ?

Le gouvernement s'est engagé à ne pas augmenter les prélèvements obligatoires et, comme vous le voyez, il fait ce qu'il a dit qu'il ferait.

Dans quelle direction devra aller la réforme de la Sécurité sociale prévue pour l'automne prochain ? Que pensez-vous en particulier de l'idée du transfert d'une partie des charges du régime de base vers les organismes complémentaires ?

Une réflexion doit être menée sur ce point. Il me paraît illusoire de différencier le gros risque du petit risque. Car si l'idée est belle sur le plan intellectuel, sa mise en pratique est impossible. Prenons l'exemple d'une fracture du col du fémur. Il ne s'agit pas de la même chose si elle se produit au ski chez un homme de 40 ans bien portant ou chez une femme de 91 ans qui touche une retraite agricole mensuelle de 300 euros. A l'inverse, il est vrai que la responsabilisation des usagers doit être envisagée. Il faut leur expliquer mieux notre système, qui n'est pas libéral - ce que beaucoup oublient, parfois même des médecins - mais collectivisé. Et pour sauver notre système de santé, qui est un des meilleurs au monde, il faut que les professionnels soient correctement rémunérés.

Propos recueillis par
Karine PIGANEAU

Les cinq membres d'UMP-Santé

Piloté par un ancien ministre de la Santé (Philippe Douste-Blazy était chargé des Affaires sanitaires entre mars 1993 et mai 1995, dans le gouvernement d'Edouard Balladur), le groupe UMP-Santé réunit tout sauf des novices. En sont membres, en effet : le Dr Pierre Morange, député UMP des Yvelines, président de l'Union nationale pour l'avenir de la médecine (UNAM) et ancien secrétaire national à la Santé de l'ex-RPR ; le Dr Paul-Henri Cugnenc, député UMP de l'Hérault ; Richard Maillé, chirurgien-dentiste et député UMP des Bouches-du-Rhône ; le Dr Claude Maffioli, ancien président de la CSMF (Confédération des syndicats médicaux français).
Décidément inspirée par le thème de la santé, l'UMP lui consacre également plusieurs « groupes de réflexion ». Par exemple, Brigitte Le Brethon, députée du Calvados, anime un atelier sur le thème « Quelles mesures pour préserver la qualité de notre médecine libérale à la française à un coût acceptable ? » et le même Paul-Henri Cugnenc qui participe à UMP-Santé s'occupe du sujet « Comment associer les professions de santé à la définition des objectifs et des instruments de santé publique ?».

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