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"Soit je ferme ma porte, soit j'augmente mes honoraires"
LE MONDE | 27.04.04 • MIS A JOUR LE 27.04.04 | 16h55
Deux médecins racontent être arrivés à un point limite qui menace de "détruire la flamme".


Pierre Le Picard, 60 ans, chirurgien général à Charenton-le-Pont (Val-de-Marne).
"En janvier 2003, je me suis aperçu que je payais moins d'impôts qu'en 1983, alors que ma quantité de travail n'avait cessé d'augmenter." A la même date, le docteur Pierre Le Picard recevait une lettre de sa compagnie d'assurance professionnelle l'informant qu'elle cessait d'assurer les médecins. "Je me suis dit que ça n'allait plus", raconte ce chirurgien général qui exerce depuis vingt-cinq ans à la clinique de Bercy, à Charenton-le-Pont. Avec un revenu net mensuel de 10 600 euros, Pierre Le Picard est "plutôt content quand un patient annule un rendez-vous". Bloc opératoire pour des interventions en chirurgie digestive, abdominale ou gynécologique, consultations, visites, mais aussi gardes et urgences pour des appendicites, des infections de la vésicule ou encore des éventrations : les journées et les semaines sont longues pour ce médecin qui, à son installation dans le secteur privé, avait choisi le secteur 1 "pour des raisons militantes". Désormais, "je cherche à en sortir comme tout le monde car je ne peux plus continuer à travailler comme cela : soit je ferme ma porte, soit j'augmente mes honoraires". Il a choisi cette dernière solution. Depuis septembre 2003, il prend des "dépassements modérés sur certaines interventions", suivant la situation financière de ses patients.

Devant la "détérioration" de ses conditions de travail, il se sent "aigri", parle de dix années de "peaux de bananes" posées par la Sécurité sociale ou les responsables politiques - du codage mal ficelé des actes chirurgicaux à la loi Kouchner sur les droits des malades, "qui a fait fuir les assureurs". Pessimiste, il craint que le système de santé français se dirige vers "un secteur public avec des chirurgiens francophones à diplôme étranger et un secteur privé à honoraires libres". Lui qui part parfois en Afrique pour raisons humanitaires regrette que la France "prenne des médecins au tiers-monde" plutôt que de "trouver une solution politique à la crise de la chirurgie".

Pascal Jebira, 45 ans, neurochirurgien à Olivet (Loiret).
Le hall de la consultation s'est enfin vidé. "Je suis crevé. Je n'ai plus de vie. Mais voir des malades qui n'ont plus mal et qui sont heureux, cela me recharge." Pascal Jebira, neurochirurgien à la clinique de l'Archette, à Olivet, a opéré jusqu'à 2 heures du matin, et il termine ce matin sa dixième consultation.

Ce praticien est épuisé par sa charge de travail, mais aussi parce que l'exercice de son métier est arrivé, selon lui, à un point limite et menace de "détruire la flamme" qu'il a toujours portée en lui. Il a étudié à Montpellier, fait dix ans d'hôpital, avant de passer en clinique. "Moi, je ne suis pas pour le privé, dit-il. J'y ai été contraint. L'hôpital n'avait pas de budget pour un poste de praticien. Je suis un chirurgien qui aime bien le malade, être dans l'urgence. On ne fait pas quinze ans d'études par hasard."

"Mais sur le plan financier, cela ne suit plus du tout, déplore-t-il. Le prix unitaire de l'acte n'a pas été révisé à la hausse depuis quatorze ans." Ce chirurgien a choisi de s'installer en secteur 1. "Mon but est de soigner, ensuite de vivre", insiste-t-il. Mais la consultation est toujours fixée à 23 euros, "alors que vous recevez pendant une heure un malade pour lui expliquer que vous allez devoir lui ouvrir le crâne. Il faut le rassurer, ce n'est pas un panaris !".

Pour les opérations aussi, c'est le même blocage. "Quatre heures d'opération pour une tumeur cérébrale sont payés 400 euros par la Sécurité sociale", expose-t-il encore. En outre, son assurance est passée de 3 800 à 9 900 euros par an. "Nous faisons partie des spécialités les plus pénalisées."

En mars, avec 56 collègues spécialistes du Loiret, il a comparu devant le tribunal des affaires de sécurité sociale (TASS) d'Orléans pour "trouble illicite", après s'être autoproclamé en secteur 2, à honoraires libres (Le Monde du 23 mars). "Je risque d'être déconventionné. Ce n'est pas pour dépouiller mes malades que j'ai fait cela, mais pour acheter du matériel, aller dans les congrès, m'améliorer. Si on continue comme ça, on va vers une médecine bon marché, et c'est le malade qui va être lésé", explique-t-il.

Sandrine Blanchard et Régis Guyotat

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 28.04.04