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Article paru le 28/06/2004


TOULOUSE - SANTÉ. LES SYNDICATS DE MÉDECINS CRIENT AU MANQUE DE SPÉCIALISTES. UNE RÉALITÉ CONFIRMÉE EN PARTIE PAR NOTRE TEST SUR LES DÉLAIS DE RENDEZ-VOUS

 

Trop rares spécialistes

En Haute-Garonne, près de 1 500 spécialistes attendent avec impatience l'augmentation du numerus clausus. Mais l'annonce faite récemment en ce sens par Philippe Douste-Blazy n'a rien changé à la colère du Dr Gros, le président régional de la confédération des syndicats médicaux français.

«C'est bien, on n'aura plus de problème d'effectifs en 2018 ! Mais d'ici là, il va y avoir un trou énorme. Surtout dans les spécialités qui sont déjà laissées de côté ! »

Info ou intox ? Nous avons voulu le vérifier à travers un simple appel téléphonique passé à trente MÉDECINS des spécialités les plus en crise. Et là, surprise ! Nous ne les avons pas tous trouvés aussi «surbookés» qu'on aurait pu l'imaginer.

1. LE TEST QUI RÉVÈLE DES DISPARITÉS.
Certes, nous avons effectivement découvert qu'il fallait parfois plus de six mois pour obtenir un rendez-vous chez certains ophtalmo ou psychiatres. Mais 10 % des ophtalmo et 25 % des psychiatres nous ont accordé ce privilège en moins de 8 jours. Comme quoi, il suffit de faire marcher la concurrence…

Même constat chez les obstétriciens qui vous proposeront un rendez-vous entre 6 et 120 jours suivant votre appel. Mais dans cette spécialité comme dans les autres, sachez-le, la bonne réputation des MÉDECINS contribue au moins autant que leur rareté à la difficile obtention d'un rendez-vous.

2. DES CANTONS CARRÉMENT DÉFICITAIRES.
Pour comprendre l'impact que génère le manque de MÉDECINS sur la population, il faut plutôt se tourner vers leur répartition géographique. Une étude de l'Union régionale des MÉDECINS libéraux révèle ainsi que les cantons de Lanta, Caraman, Cintegabelle, Montesquieu-Volvestre, Saint-Martory, Montréjeau et Barbazan sont bien plus déficitaires en spécialistes que la ville de Toulouse.

À cet égard, l'exemple des obstétriciens est révélateur. Il y en a 1 pour 7 520 habitants dans la Ville rose, contre 1 pour 17 735 habitants, en moyenne, dans le département… la situation la plus délicate de la région étant dans les Hautes-Pyrénées avec 1 obstétricien pour 44 474 habitants.

Mais il est vrai que le CHU de Toulouse focalise sur lui la grande majorité des accouchements difficiles de la région, au point que l'hôpital Paule-de-Viguier a attiré 4 200 femmes enceintes (au lieu de 3 200 attendues) au cours des douze derniers mois. Un succès qui fait dire au Dr Berrebi : « On a des horaires déments. C'est un rythme qu'on ne va pas pouvoir tenir longtemps.»

3. LE BLUES DES HYPERSPÉCIALISTES.
Plus problématique encore est le manque de spécialistes hyperspécialistes dans leur domaine. C'est le cas, par exemple, des psychiatres qui pratiquent l'hypnose ou des psychiatres pour enfants.

Raison de plus pour encourager les vocations. Et pourtant, c'est le contraire qui s'est passé avec le docteur Lasserre, neurologue à Toulouse. « Je faisais depuis des années des bilans neuropsychologiques pour les enfants dyslexiques. Mais ça suppose 1 h 30 à 2 heures de consultation pour un acte de 69,12 euros. Résultat, je suis obligé d'arrêter car la seule façon de payer mes charges c'est de faire des électromyographies à 120 euros l'acte. »

Béatrice Dillies


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INTERVIEW

Dr Alonso, Coordination des spécialistes
Que pensez-vous de l'augmentation du numerus clausus ?

C'est bien mais il aurait fallu prendre cette décision il y a dix ans. Le temps que les spécialistes soient formés, on va être obligés de parer au plus pressé, de faire de l'abattage. Dans 4, 5 ans on va se retrouver avec des délais d'attente pour un rendez-vous de 2 à 6 mois. La médecine de qualité va y perdre.

Quels sont les problèmes que rencontrent déjà les spécialistes ?

En obstétrique et en chirurgie, on court à la catastrophe à cause de la responsabilité civile professionnelle dont la prime a explosé depuis l'arrêt Perruche. Beaucoup partent à la retraite prématurément et ne sont pas remplacés.

Par ailleurs, s'il n'y a pas un minimum de liberté tarifaire pour le secteur 1, il arrivera un moment où on mettra tous la clé sous la porte en dépit de l'amour du métier.

Que proposez-vous alors ?

Le transfert de compétence, on peut en parler. Le généraliste prescrit la pilule. Certains peuvent faire des psychothérapies, pourquoi pas, tant que les patients sont satisfaits.


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La journée d'un obstétricien
Une journée comme les autres pour le Dr Thévenot, gynécologue obstétricien dans une clinique du sud-ouest toulousain. Enfin, une journée ! C'est à 2 heures du matin qu'un premier coup de fil réveille le médecin à son domicile pour un accouchement en urgence. Sa femme, ophtalmo, a l'habitude. ça fait 15 ans que ça dure. Et le passage de 15 à 9 ou 10 obstétriciens dans la clinique, au cours des prochaines semaines, n'est pas près d'arranger les choses.

« Que voulez-vous, souffle le médecin fataliste. Un a déjà pris sa retraite, un a changé d'établissement, et les quatre autres ont décidé d'arrêter l'obstétrique pour ne faire que de la gynécologie médicale à cause des primes d'assurance qui ont augmenté de façon phénoménale. La mienne est passée de 1 500 euros par an en 1988 à 1 500 euros par mois aujourd'hui. Avec d'un autre côté les charges de téléphone, de ménage et de secrétariat… ainsi que le loyer que je continue à payer à la clinique! Pourtant, je n'ai eu qu'un seul litige dans toute ma carrière ! »

Qu'importe, le Dr Thévenot est un passionné. Il poursuit donc envers et contre tout sur un rythme de 12 heures (minimum) par jour.

A un premier accouchement, donc, à 2 h 30 succèdent deux heures de sommeil, suivies d'un emploi du temps effréné. « A 7 h 30, j'arrive au cabinet et je répond aux mails de mes patientes pendant une demi heure. Puis je visite le service. Là, j'ai vu 15 patientes, si bien que j'ai dû faire mes consultations de 9 h 30 (au lieu de 8 h 30) à 14 h 30. Car entre temps, j'ai eu deux patientes au bloc opératoire qui m'ont obligé à décaler mes rendez-vous. A 15 heures, j'ai fait une expertise judiciaire jusqu'à 17 h 30. Puis deux urgences… »

Ainsi, à 21 heures, le Dr Thévenot est-il toujours à son travail. Mais il avoue: «Dans la situation de pénurie où on se trouve, il est probable qu'on ne pourra plus assurer ce suivi.»

B. D.


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Délais variables selon les moyens
Gisèle Vidallet, la secrétaire départementale de la CGT, n'est pas enthousiaste devant le projet de réforme de la sécurité sociale, notamment face à l'obligation de passer par un médecin généraliste référent avant toute chose.

«ça veut dire que ceux qui n'ont pas les moyens seront remboursés normalement s'ils vont d'abord voir un généraliste, mais que les délais d'attente seront accrus pour les spécialistes. D'un autre côté, les gens qui iront voir directement un spécialiste auront satisfaction plus rapidement, mais ça permettra aussi aux spécialistes d'appliquer des tarifs non conventionnés, ce qui revient à généraliser la médecine à deux vitesses.» Généraliser ? Ou institutionnaliser ?

Il y a huit ans, Patrick a dû payer cher le droit d'être partiellement rassuré sur une inquiétante radio pulmonaire.

« J'ai voulu l'avis d'un pneumologue bien connu à Toulouse, et j'ai appelé son secrétariat à l'hôpital. J'avais le choix : ou un rendez-vous traditionnel à plusieurs mois de distance, ou un rendez-vous en clientèle privée, ce que j'ai choisi. J'en ai eu pour 3 ou 400 F (soit 45 à 60 euros) de ma poche. Mais je l'ai vu deux jours après avoir téléphoné.» Par chance, Patrick est cadre dans une société de communication et a donc pu payer cet extra selon le principe que «la santé passe avant tout».

Pour d'autres, malheureusement, tout ce qui n'est pas remboursé par la sécurité sociale reste un luxe inaccessible.

B. D.


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Délais d'attente pour un rendez-vous
Obstétricien : de 6 à 120 jours, en moyenne 35 jours.
Psychiatre : de 2 à 205 jours, en moyenne 40 jours.
Ophtamologiste : de 8 à 206 jours, en moyenne 75 jours