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TOUT SUR M. J.F. MATTEI

 

mercredi 30 juillet 2003

Jean-François Mattei fait le bilan d'un an au ministère de la Santé. Entretien.
«Les dépenses vont encore augmenter»


Par Eric FAVEREAU

Il a fait un départ en trombe, en faisant la paix, à peine arrivé en juin 2002 au ministère de la Santé, avec les généralistes, leur accordant la consultation à 20 euros. Un an plus tard, Jean-François Mattei termine l'année en demi-teinte. Avec, en point de mire, une rentrée qui s'annonce délicate autour du déficit record de l'assurance maladie. L'homme connaît par coeur le monde de la santé. «J'ai décidé de ne pas me présenter aux régionales, explique-t-il, car la seule chose que j'ai envie de réussir, c'est mon métier de ministre.» Retour sur une année lourde d'orages.

Fatigué ?
Non, mais j'ai besoin de m'aérer les neurones, avec un oxygène qui ne soit pas seulement celui de l'assurance maladie.

La situation des hôpitaux vous inquiète-t-elle pour ce mois d'août ?
Elle est toujours tendue, comme chaque été depuis des années. La RTT n'a rien arrangé. Mais nous avons pris des mesures d'anticipation afin de pouvoir prendre en charge au mieux les malades. Et cela n'a été possible que grâce à la concertation et aux efforts des personnels.

Sur deux grands dossiers, l'hôpital et l'assurance maladie, il n'y aura donc pas de grande réforme. Est-ce à dire qu'en France la santé n'est pas réformable?
Ce sont deux sujets différents. Pour l'hôpital, je l'ai trouvé à mon arrivée vraiment malade. Et en médecine, quand la fièvre est trop élevée, il ne faut pas initier de traitements de choc. Demander à l'hôpital des efforts supplémentaires quand il doit faire face à la pénurie de personnel, médical et soignant, quand il doit faire face aussi à la réduction du temps de travail, tout cela me paraissait déraisonnable. Il fallait procéder par étapes. Depuis, on a beaucoup avancé : on a lancé le plan Hôpital 2007 avec un investissement de 6 milliards en cinq ans : il est en cours. La simplification des appels d'offre, elle est en cours. Le nouveau financement de l'hôpital avec la tarification à l'activité ? Cela marche très bien. Nous avons enfin conclu, grâce à la négociation, des accords sur l'assouplissement du temps de travail. Et je viens de lancer le dernier volet sur une nouvelle gestion pour l'hôpital.

Pour autant, pas de loi hospitalière?
Je n'aime pas les coups d'éclat. J'ai encore en mémoire la loi de 1991 et la loi de 1996. Il y a des mesures de la loi de 1991 qui ne sont pas encore appliquées. Je vais plutôt me servir des lois votées. Sur l'hôpital, tout se fait pas à pas. Il n'y aura pas de grand soir ni de grand matin. Mais nous aurons un hôpital mieux géré, dans l'intérêt des malades comme du personnel.

Second volet : il n'y aura pas non plus de grande réforme de l'assurance maladie, comme vient de le déclarer le président de la République.
Le cas est différent. L'expérience internationale que j'ai désormais me fait penser que, quels que soient les systèmes, les difficultés sont identiques. La Grande-Bretagne, les Etats-Unis, l'Allemagne, la Hollande, le Danemark, tous voient leurs dépenses de santé flamber. Faut-il aller copier un système qui a les mêmes difficultés que nous, alors que nous avons des atouts que n'ont pas les autres, comme une meilleure égalité d'accès aux soins ? Nous allons donc garder la même base. Avec une première priorité : lutter contre les abus, les gaspillages et les excès. Je m'y suis attelé, ce n'est pas terminé, mais j'ai bon espoir d'y arriver d'ici la fin de l'année. Après, il s'agira de faire de la pédagogie. Est-ce que l'augmentation des dépenses de santé que nous constatons dans tous les pays industrialisés peut être arrêtée ou non ? Faut-il l'accompagner ou non ? Ma conviction est que les dépenses de santé vont croître inexorablement pour des raisons que l'on connaît : vieillissement de la population, progrès médical, recherche de meilleure qualité de vie. Nous ne pourrons pas arrêter cette progression, mais il faut infléchir les dépenses. Ensuite, une grande concertation avec les partenaires va être engagée dès cet automne. Je voudrais qu'ensemble nous définissions la nouvelle architecture du système en confortant les grands principes : justice, solidarité, et j'ajouterais : responsabilité.

Certes, mais tôt ou tard, - et apparemment en 2004 -, vous serez le ministre qui va augmenter la CSG...
Ce n'est pas d'actualité, comme l'ont dit le président de la République et le Premier ministre. De façon plus générale, quand vous regardez le budget des ménages aujourd'hui et que vous constatez que 16 % des dépenses sont consacrées aux loisirs et 13 % à la santé, vous ne pouvez ignorer que l'évolution naturelle des choses va conduire les Français à consacrer davantage d'argent aux dépenses de santé.

Auparavant, vous donniez pourtant le sentiment que l'on arriverait à maîtriser les dépenses.
Je me demandais si le seul fait de supprimer les gaspillages et les abus permettrait de faire des économies suffisantes pour annuler l'augmentation des dépenses et ainsi stabiliser les choses. Je me suis rendu compte que non. Pour parler du médicament, quand vous arrivez à faire des économies de plusieurs centaines de millions, vous vous apercevez que, dans le même temps, les nouvelles dépenses dues à de nouveaux produits se révèlent encore plus fortes.

La santé a-t-elle toute sa place dans les priorités du gouvernement?
Le Premier ministre est très conscient des questions de santé. Nous nous rencontrons régulièrement, la santé est prioritaire pour ce gouvernement. Mes réformes sont en cours. La loi de santé publique sera débattue à l'automne. Le plan cancer avance. Il a fixé des objectifs. Je tiens mes promesses : le 31 décembre, les 100 départements français auront le dépistage systématique du cancer du sein. De même sur la sécurité routière. Et pour les handicapés, la loi viendra à l'automne.

Vis-à-vis de la médecine de ville, il y a eu l'accord autour des 20 euros. Un an après, la situation reste très tendue avec les spécialistes.
J'ai des difficultés avec les spécialistes. D'abord, il y a la structure très hétérogène du corps des médecins spécialistes. Un tiers d'entre eux est au secteur 2 : ils sont dans un système où ils ajustent leurs recettes en fonction de leurs dépenses. Les deux autres tiers supportent de plus en plus mal l'existence du secteur 2. Et ils ont des motifs tout à fait compréhensibles d'insatisfaction. Deuxième hétérogénéité : au sein des spécialistes, des médecins gagnent leur vie d'abord sur des actes techniques, et d'autres sur des actes cliniques. Les actes techniques sont beaucoup mieux rémunérés. Les spécialistes qui pratiquent essentiellement des actes cliniques comme les pédiatres, les psychiatres, etc., sont en vraie difficulté. Devant cette hétérogénéité, la volonté des syndicats de médecins de garder l'unicité des spécialistes de l'ensemble me paraît difficile.

Quid de la liberté tarifaire qu'ils réclament?
J'y arrive. La situation économique de la Sécurité sociale est délicate, avec un déficit considérable. Enfin, il y a une crise de la démographie médicale qui déstabilise la coexistence du secteur 2 et du secteur 1, avec le risque que les patients n'aient plus le choix d'aller voir un médecin du secteur 1. La pénurie médicale n'est pas compatible avec la liberté tarifaire d'un côté et de l'autre la liberté d'accès aux soins.

Cela fait un an que vous êtes à ce poste. Avez-vous été surpris par ce métier de ministre?
Ma logique cartésienne est quelquefois prise en défaut. Un dernier exemple, lorsque j'ai appris que le groupe socialiste déposait un recours devant le Conseil constitutionnel pour annuler une mesure qui n'a qu'un seul but : valider le dispositif mis en place par Elisabeth Guigou sur la baisse du taux de remboursement des médicaments. Je sais bien que notre amendement a été déposé rapidement, mais c'est la règle. Sur des sujets comme celui-ci, les clivages politiques me choquent. J'ajoute que cela est intervenu au moment même où la droite et la gauche faisaient en Allemagne l'union sacrée sur une réforme de santé qui va très loin.

Des regrets?
Des agacements, certainement. Sur les médicaments, quand on laisse croire que je suis sensible aux lobbyings pharmaceutiques... J'avais toujours dit que je dérembourserais en trois ans. Pour la première année, j'ai déremboursé les médicaments qui n'avaient plus leur place dans la pharmacopée. Nous avons tenu la politique annoncée.

Ne craignez-vous pas trop la rentrée?
Pour la médecine, chaque jour est une rentrée... La rentrée va être délicate, comment le nier ? Je vais avoir un projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) qui sera sûrement difficile. Comment voulez-vous que les choses ne soient pas difficiles avec un déficit de l'assurance maladie qui tend vers 10 milliards d'euros pour 2003?

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